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De retour du geek picnic en Russie avec Bionicohand

Nicolas Huchet, désormais célèbre avec son projet de prothèse bionique open-source Bionicohand, nous a permis de participer à l’édition 2015 du plus grand rassemblement de makers et bidouilleurs de Russie, le Geek Picnic festival, qui se déroulait sur deux villes, Moscou et Saint-Petersbourg, les 14, 15, 20 et 21 juin.

En France, on connait la Maker Faire, qui se développe positivement au travers l’action du Fabshop et réunit des centaines de milliers de visiteurs outre-atlantique. Mais le Geek Picnic festival n’a rien à lui envier. Les deux éditions de cette année ont rassemblé au total plus de 50 000 visiteurs, avec une très importante couverture médiatique en Russie.

Zone de selfie “madmax”

Le festival conjugue plusieurs zones thématiques dans un très grand espace de plein-air avec un esprit proche de celui d’un parc d’attraction tourné vers le futur. On y trouve aussi bien des zones de selfies proposées par des opérateurs de téléphonie, que les stands des universités scientifiques, des tournois de jeu de plateau, des conférences prospectives de haut niveau, des concerts de rap, des performances et attractions utilisant la réalité virtuelle, et beaucoup, beaucoup de prototypes.

Nicolas Huchet, récemment honoré par le MIT, est largement médiatisé en Russie et lors de mon arrivée j’ai pu constater qu’il était reconnu partout où il passait. Impressionnant dans un pays de plus de cent millions d’habitants, mais compréhensible quand on sait que Nico a été interviewé et diffusé par les principales chaînes de TV dans la foulée de l’édition moscovite. Après deux ans, l’événement s’est internationalisé avec la participation de nombreux porteurs de projets de très, très bon niveau venus aussi bien d’Europe que d’Amérique. Pour ma part, j’étais à la fois accompagnateur de Nicolas pour le projet Bionicohand, représentant du Labfab de Rennes pour une conférence sur le projet de Labfab étendu, et en démonstration avec le Mood Hat. Nicolas, de son côté, avait un planning de star, enchaînant conférence pleinière, concerts de promo, et interviews non stop.

Les étrangers étant rassemblés dans un hôtel situé à 15 minutes de marche du festival, j’ai pu faire la connaissance de pas mal d’entre eux, avec lesquels nous avons pu apprendre, découvrir et échanger.  Il était très intéressant de découvrir également les modèles économiques, aussi bien de makers indépendants que des organisateurs. Et comme il ne fait nuit que deux heures par jour à cette période de l’année, nous avons peu dormi mais beaucoup échangé 🙂

Quelques rencontres de makers

Dan Royer, de Vancouver, invente, construit, enseigne et vend des kits open source. Ses clients sont des particuliers mais surtout des enseignants de cursus universitaires américains et canadiens qui souhaitent initier leurs élèves à la fabrication numérique et à la robotique. Il présente ses kits à des dizaines de professeurs qui en commandent jusqu’à 50 par classe pour leurs élèves. Son traceur suspendu Makelangelo peut être reprogrammé et modifé car il repose sur des standards ouverts. Dan réalise également des développements et robots spécifiques, du code, et des ateliers. C’est d’ailleurs son robot Makelangelo que nous avions adapté au labfab.

Andrew (Californie) démontrait le pancakebot. Un robot capable de réaliser vos motifs en crêpes par le dépôt de pâte liquide sur une plaque chauffante. Là encore, un projet qui ferait sourire en France. Sauf que le pancakebot a fait l’objet d’un financement participatif et explosé l’objectif initial pour atteindre 460 000 dollars. Andrew est indépendant et son cerveau en ébullition monte toujours un nouveau projet d’activité 🙂

Robochrist est une équipe formée autour de l’artiste visionnaire Christian Rostow. Leur installation “The hand of man” est une main mécanique géante dont on peut prendre les commandes avec une sorte de gant doté d’anneaux, pour broyer carcasses de voitures et pianos hors d’usage. Une métaphore de la démesure humaine assez jouissive et spectaculaire. Nicolas a pu tenter d’en prendre les commandes avec sa nouvelle prothèse imprimée en 3D ! L’équipe a transporté le dispositif par bateau des USA jusqu’à Moscou, où elle a été montée, redémontée et remontée entre le 22 et le 29 juin. Christian, Klees, Michael et Toby annoncent une tournée 2008-2017 qui devrait les emmener trés loin de leur Nouveau-Mexique…

Ces gens là amènent le carburant de tout projet ambitieux : l’inspiration.

Christophe était l’autre français du geek picnic. Son installation consiste dans un aquarium rempli de 2000 litres d’eau dans lequel évoluent de très beaux poissons robots capables de comportements sociaux, en “banc”. Les poissons réagissent à la lumière et le public peut jouer avec eux en utilisant des pinceaux lumineux. Récompensée de multiples fois auparavant à l’international, son installation de prestige a fait carton plein durant tout le festival. Une belle rencontre avec un entrepreneur audacieux et ambitieux, fondateur de Robotswim.

Débats éthiques et transhumanisme

Nicolas était invité aux côtés de nombreuses personnes ayant instrumenté leur corps et rassemblées pour la première fois dans le monde. Angel, star de la TV, ou Jason, le batteur, porteurs de prothèses, mais aussi Neil qui s’est créé un nouveau sens ou Rich Lee, et ses implants auditifs. Pas de caricature facile au Geek Picnic, mais du débat éthique impulsé par les intéressés : l’homme peut et doit-il modifier son corps ? Peut-on avoir de nouveaux sens ? Quelles sont les limites éthiques ? Ces débats se tenaient sur la  scène principale en alternance avec des concerts comme celui de Victoria Modesta, star pop handicapée et décomplexée.

Les russes

Nous devons remercier l’organisation pour l’honneur d’avoir été invités, mais nous tenons aussi à remercier chaleureusement les bénévoles du festival. Souriants, courageux, infatigables. Du genre à vous traduire et à expliquer ce que vous dites de 11h30 à 22h00 non stop (durée des démonstrations). Le public est très familial, et l’ambiance bon enfant. Enfants, couples, retraités, tous viennent pour passer un bon moment et prennent leur ticket au minimum pour la journée ou pour tout le week-end. Par ailleurs, je ne sais pas si cela est propre à Saint-Petersbourg mais les français sont très appréciés. L’usage de notre langue est en général sanctionné par des sourires.

Les conférences ont été suivies de très bonnes questions du public. Par exemple, lors de la présentation du Fablab étendu de Rennes Métropole les questions ont porté sur le modèle économique, la frontière service public/privatisation, l’usage de marque. Les organisateurs de l’événement, qui a moins de trois ans, sont jeunes (moins de 35 ans)et ambitieux. Le travail est bien fait (montage, démontage, organisation, etc.).

Du côté des démonstrations, du solide. Le stand du fablab polytech ne désemplit pas. Les robots déambulent et vrombissent, les drones filment le festival en planant, les universités vidéoprojetent dans leurs dômes à 360°, les steampunk envahissent le décor, les groupes de rap russes envoient le son, tandis que les barques passent, bucoliques, et poussées par les rames des amoureux, sur les bras de la Neva. Dans ce cadre, on ne ressent aucune xénophobie et on est loin de la tension géopolitique internationale. Un inconnu venu d’un fablab sibérien vient vous faire l’accolade comme à un membre de la famille. On ne peut s’empêcher de penser que les humains, en renonçant à toute propagande, pourraient assez facilement faire la paix.

Sens pratique

Un des grands sponsors de l’événement, Mediatek Labs, sorte d’éditeur russe de makers, propose un espace autour de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée.  Là ou on aurait installé un simulateur sur verins hydrauliques en France, il y a une simple balançoire avec un Oculus Rift (casque de monde virtuel) ou encore une armature de deltaplane à laquelle s’accrocher. Sauf qu’une fois dans la balançoire on s’aperçoit que ses cordes virtuelles font 50 mètres de long et chaque oscillation devient un saut de la mort. Même pragmatisme en mécanique et côté business : une imprimante 3D libre très simple et fonctionnelle à moins de 300 dollars, le fablab Polytech qui vend des découpes de skateboard au laser, etc. Mais attention, le dernier cri cotoie les bonnes vieilles recettes ludiques. On peut tester les casques Homido puis grimper un mur d’escalade 🙂

Du mélange des genres

L’impression qui ressort de ce type d’événement, tout comme dans une Maker Faire, est que le mélange des genres et des acteurs est le meilleur moyen de démocratiser le numérique car l’excellence universitaire cotoie le bricolage et que ce qui compte, c’est l’essai. L’institut d’astrophysique vous propose à la bonne franquette de soulever une météorite de 72 kg. Il n’y a presque pas de stand promotionnel pur à proprement parler, mais des espaces d’expérience. Même les opérateurs téléphoniques, qui parient sur l’image, installent des décors spectaculaires sur lesquels grimpent les gens pour se prendre en photo. Grand pourvoyeur de contenus, le festival est d’ailleurs avant tout produit par des revendeurs de contenus médias et financé par les entrées payantes. Le modèle économique, stabilisé depuis deux ans, permet aujourd’hui aux jeunes fondateurs russes de s’être vu confier la conception du musée du futur de la ville de Moscou (bravo aux Nicolai !).

Nous remercions beaucoup Maria, Nicolai, Elena, Nadya, et tous les organisateurs et bénévoles. Il faut le dire franchement, notre espace et nos prototypes ont fait un carton dans la zone “technology” et nous espérons avoir rempli le contrat et dignement représenté Rennes et la France. Maintenant, les échanges continuent à distance et alimentent le rêve de faire partager un peu de ces beaux contenus avec les rennais.

Geek Picnic, merci !

Hugues