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Retour sur les initiatives solidaires en réponse à la crise sanitaire du COVID-19

La crise sanitaire a fait apparaître un besoin immédiat en protections individuelles tels que des masques ou des visières. Le marché et les acteurs économiques n’étaient pas prêts. Une réaction immédiate est venue des Maker.euse.s (au sens large) et de leurs réseaux solidaires, par leurs méthodes et leurs moyens de productions localement disponibles.

À travers le monde, les Makers et Makeuses ont rapidement mis à disposition des plans en licence libre d’équipements validés par des autorités sanitaires, permettant de répliquer des productions locales.

Deux exemples :
– la visière modélisée sous licence libre, par l’équipe de Prusa, l’entreprise d’impression 3D tchèque, vérifiée et homologuée par les autoritaires sanitaires tchèque et ainsi, massivement reprise par tous les Makers et Makeuses du monde entier.
– des modèles de masques en tissus, où les patrons ont d’abord été validés et promus par le CHU de Grenoble, avant une démarche de certification par l’AFNOR.

La Bretagne connait depuis une dizaine d’années une émergence des acteurs de la fabrication numérique. Une trentaine de FabLabs se sont montés grâce à des Maker.euse.s qui souhaitaient se réunir et partager leurs envies et leurs compétences. On se souvient d’événements comme “Imagine Construit” à Rennes qui, dès les années 2010, donnèrent des espaces d’expression aux Maker.euse.s. On peut également citer la première MakerFaire en France à Saint Malo en 2013. Le terreau est donc fertile localement pour cultiver des initiatives en matières de fabrication numérique, et surtout passer à l’action.

Carte des FabLabs réalisée par Guillaume Rouan: lien vers la carte

Pour autant, les Maker.euse.s sont encore vus comme des marginaux par les acteurs traditionnels. L’image du “bidouilleur – geek” colle à la peau du maker.

La crise sanitaire a révélé d’autres perspectives. Cet article vise à documenter et analyser les actions réalisées pour essayer de percevoir les pistes vers des modèles de coopération et de productions locales, donc des éléments pour nourrir les projets de FabCity.

Tout d’abord, il faut souligner à nouveau l’avantage d’agir sur un territoire, la région Bretagne, où globalement les acteurs se connaissent et ont pour pratique naturelle la coopération. Là encore, des événements comme le Forum des Usages Coopératifs de Brest, lancé en 2004, ont permis de faire se rencontrer tous les deux ans de nombreux acteurs dont les FabLabs et Maker.euse.s du grand ouest. En Juillet 2018, l’organisation d’une étape FAB14, à Auray, a également pu démontrer cette capacité coopérative locale.

Dès le début des initiatives en riposte à la crise sanitaire, il a été mis en place une plate forme pour recenser les actions et connecter aux demandes.

Concrètement, les FabLabs et Maker.euse.s se sont mobilisés pour commencer à produire des pièces en impression 3D, notamment des visières, juste avant le confinement mi-mars, par le retour d’expérience de Maker.euse.s de pays touchés avant la France (Italie notamment). Le pic épidémique en Mars et Avril a révélé un besoin important, pour les personnels soignants, d’équipements de protection individuels, et une carence des acteurs du marché pour y répondre. Les institutions ont également été débordées: pas de masques en réserve, des canaux de commandes à l’arrêt pour acheter des produits majoritairement fabriqués en Chine, berceau du Covid-19.

En France, et localement, des collectifs se sont montés sur les réseaux sociaux et en s’appuyant sur les communautés préexistantes : Réseau Français des FabLabs, les communautés des Youtubeurs Heliox ou Monsieur Bidouille, le LabFab, ou encore en Bretagne les très nombreux FabLabs.

Une coordination nationale s’est montée pour documenter, certifier et partager les pratiques (plan 3D, validation, prototypes, …). Le Réseau Français des FabLabs (RFF) a nommé un référent par Région :

Le but est de faciliter les échanges avec plusieurs Régions pour bénéficier de leurs expériences (Normandie, Occitanie) et pour partager nos expériences (Grand Est, Ile de France). Ainsi, des modèles, pluriels, ont ainsi vu le jour :

  • En Normandie, une démarche régionale, par pôle territoriaux, coordonnée par l’Agence Régionale de Santé, la Région Normandie et le Dôme (FabLab de Caen). Cette initiative a permis, par le financement des matières premières par la Région Normandie, de produire 5000 visières à destination des personnels soignant. Cette initiative, “l’Usine Partagée”, s’est appuyée sur 15 pôles de fabrications numériques (FabLabs, Entreprises, Laboratoires Universitaires, …).
  • En Occitanie, une démarche centralisée par le RedLab, coordonne 26 FabLabs sur la Région, afin d’équiper les personnes en contact du public (des personnels soignants aux caissier.e.s).

En Bretagne …

La Bretagne est une grande région, et des initiatives nombreuses et différentes se sont mises en oeuvre. Il vaut mieux partager les pratiques, s’entraider: “fédérer sur le pourquoi et libérer le comment”.

En Ille et Vilaine, le collectif “Makers contre le Covid – 35 – Ille et Vilaine – visières et masques solidaires” a vu le jour le 20 mars 2020. Il permet de recenser en Ille-et-Vilaine les producteurs (Maker.euse.s et FabLabs) et les demandeurs (métiers exposés).

Ce collectif a mis en réseau plus de 125 Makers et Makeuses sur tout le département, avec une structuration par pôles territoriaux (Rennes et ses alentours, communauté de communes de la Roche aux Fées, Fougères, Redon, Vitré, Saint-Malo, …). Une association avec le collectif des couturier.e.s solidaires a mutualisé la logistique de recueils et de livraison des équipements de protection.

Sur le reste de la Bretagne des initiatives similaires se sont montées. Le LabFab avec l’appui de Benoît (TiLab) s’est mis en lien avec les différents acteurs : Brest, Lannion, Auray, Lorient, Saint-Brieuc.

Il fallait anticiper deux enjeux principaux:

  • la gestion du stock de matériaux (filaments, tissus) pour les Maker.euse.s, avec un risque de pénurie compte-tenu de la demande brutale à l’échelle nationale et européenne,
  • le lien avec les acteurs économiques pour assurer le passage à une échelle de production largement supérieure.

Les métiers exposés aux contacts de la population recherchaient des solutions adaptées. Des modifications étaient parfois nécessaires sur les plans à imprimer en 3D. La valeur est dans les détails identifiés par les utilisateurs eux-mêmes. Par exemple, les pompiers sur Rennes ont pu tester 6 modèles de visières et faire des retours d’expériences pour permettre aux Makers de faire les adaptations:

Article de Rennes Métropole sur la coopération avec les pompiers à Rennes: lien vers l’article.

Cette période fut également riche en coopérations entre les FabLabs de Bretagne et les résultats peuvent en témoigner: Ces démarches solidaires, coordonnées et autogérées, ont fourni aux personnels de soin et aux personnes en contact des publics plus de 25 000 visières de protection, et 10 000 masques en tissus lavables dont plus de 7000 visières de protection, et 3000 masques en tissus lavables en Ille et Vilaine.

La démarche régionale et le soutien régional aux makers.euse.s :

Depuis le début de la crise, une facilitation régionale s’est organisée, afin d’échanger sur les bonnes pratiques, les modèles réalisés, mais aussi, continuer à structurer un réseau de coopérations pour aider les FabLabs fortement sollicités.

La tension sur les matières mise en exergue a nécessité un soutien à l’échelle régionale que les Makers et Makeuses puissent continuer à agir et participer à la démarche collectives.

Grâce à l’intervention légitime et percutante de Benoît du TiLab, cette facilitation s’est traduite par l’attribution d’une enveloppe régionale de 30 000€ aux FabLabs, afin reconstituer les stocks des Makers.euses.s en matériels, et faciliter des commandes groupées de filaments pour imprimante 3D.

La Région a été découpée en trois secteurs. Sur chaque secteur, un acteur reconnu par la communauté des Makers et FabLabs est chargé de l’usage de la portion de l’enveloppe régionale attribuée. Ainsi, la coordination sur les départements du 22 et du 35 est en cours par le LabFab, en lien avec les collectifs et FabLabs locaux.

Il a été défini trois postes de dépenses afin de flécher au mieux cette aide :
– une commande massive de PLA pour reconstituer les stocks des Maker.euse.s et FabLabs,
– un soutien aux collectifs de couturier.e.s à l’achat des tissus pour la confection de masques et blouses solidaires,
– une participation aux frais de déplacement des personnes ayant effectués la logistique durant cette épisode de crise.

L’utilisation de cette subvention a été proposée et validée la Région, et par l’Association LabFab, conformément à ce règlement :

Cette subvention, exceptionnelle, mais relativement modeste face aux productions massives des Maker.euse.s, ne permettra pas de reconstituer l’entièreté des stocks utilisés durant cette crise. Elle permet de reconnaître officiellement les actions conduites par les Maker.euse.s et symboliquement apporte un coup de pouce pour relancer des initiatives pour les acteurs de la fabrication numérique.

Et après ?

Cette solidarité pour répondre à la crise a mis en lumière des capacités productives sur les territoires grâce aux couturier.e.s et Mak.er.euse.s volontaires. De nombreux articles ont été publiés par la presse locale et nationale. Cette vague médiatique est un signe de reconnaissance pour envisager la suite.
Ces compétences, non délocalisables, se structurent aujourd’hui en coopérative afin de répondre à des nouveaux besoins, comme la commercialisation de masques, par exemple, en articulation avec les acteurs économiques.

Le cadre réglementaire va certainement évoluer (comme en témoigne la note de la Direction GT sur le “travail” bénévole des Maker.euse.s :
https://travail-emploi.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-presse/article/les-ministeres-de-l-economie-et-des-finances-et-du-travail-et-precisent-les ), ne reconnaissant pas l’économie du don, et l’opposant à l’économie classique. Des hybridations sont pourtant envisageables.

Même si ce sujet n’est pas nouveau (cf article des Echos en 2014, sur le lien au secteur économique pour les acteurs de la fabrication numérique), la crise actuelle met en exergue la complémentarité entre les capacités productives industrielles, importantes, et les petites productions, agiles, permises localement par fabrication numérique. Les productions des maker.euse.s ont, en plus des personnels soignants, fourni des petites structures (cabinets infirmiers, cabinets de médicaux, petits commerçants), souvent en milieu rural, n’ayant pas toujoursles bons contacts pour s’en procurer facilement.

Le temps écoulé a permis d’acquérir de l’expérience et il serait certainement opportun de provoquer des sprints ou marathons créatifs, format ReMix par exemple, pour faire émerger des initiatives et les accompagner. Par exemple, dans les collectivités de la taille de Rennes Métropole , le nombre de métiers différents en interne est une richesse. Il serait assez motivant de provoquer des rencontres créatives avec certains métiers et des Makers et FabLabs, pour identifier des défis à résoudre sur le territoire. Le LabFab a déjà pu accompagner ce type de démarche auprès de grands groupes (Enedis, Leroy Merlin, …). Cela permet d’aller dénicher des modèles plus axés sur la coopération, l’échange de compétences, l’optimisation (exces capacity, non usage, modularité et conjugaisons de valeurs, ….).

A ce stade de préfiguration, le modèle le plus simple reste encore le passage à la commercialisation. C’est notamment le cas de la coopérative des Couturières masquées, en Ille et Vilaine, ou encore, l’Usine Invisible dans le Morbihan. Ces entreprises commercialisent aujourd’hui des modèles de masques réutilisables grands publics :
https://couturieresmasquees.fr/

Enfin, cette production, distribuée, met en lumière et en application les principes de la FabCity, mouvement international dans lequel Rennes Métropole et le LabFab sont inscrits.
La maturité des réseaux de ces maker.euse.s est sans aucun doute le résultat du travail mené depuis 10 ans maintenant par les pionniers fondateurs du réseau LabFab.

L’acculturation du territoire de Rennes Métropole et bretons sur la fabrication numérique et la capacité d’agir en réseau distribué est une richesse qui vient d’être révélée à une audience plus large par cette crise sanitaire. Les acteurs économiques, le service public, les citoyens ont désormais tout intérêt à prendre en considération les Makers.

L’agilité, la rapidité d’exécution, plus largement la culture « hacker » sont des qualités indispensables dans la gouvernance des villes du XXIème siècle.